Revenons un peu en arrière voulez-vous? Le réveillon de la Saint Sylvestre, l’événement le plus implanifiable de l’année, est parfois l’occasion de réunir pas mal de vieilles connaissances.
Heureusement ce n’était pas une soirée déguisée. Tu avais toujours eu horreur de te déguiser, ça te rendait mal à l’aise, et cet inconfort te rappelait l’adolescent mal dans sa peau que tu avais été. Tu avais donc opté pour une chemise couleur framboise écrasée, comme Colin Farell dans Phone Booth. Tu avais toujours été fan de Colin Farell même si tu ne comprenais pas toujours les critiques négatives à son encontre. Ton jeans te serrait moins qu’un costume de superman et tu en étais plutôt content. Il y avait du monde dans cette soirée. Tu buvais un martini quand la musique est partie sur Robert Palmer “I didn’t mean to turn you on“. Tu l’as vue sur la piste au milieu du salon, danser comme si elle était seule au monde. Tu te rappelais qu’elle t’avait toujours plu au lycée mais que tu n’avais jamais osé l’aborder à cette époque. Tu avais fini ton martini et tu avais été cherché deux coupes de champagne. Tu lui avais souris en lui tendant un des deux verres, à la fin de la chanson.
Vous aviez discuté, toi appuyé contre le chambranle de la porte du salon, elle debout en face de toi, tournant le dos à la salle. Tu avais oublié ta nervosité. Elle riait. C’était peut-être le champagne ou bien toi, mais peu importait. Tu l’avais enlacée sur “I love you” de VV Brown. Vous aviez dansé lentement, comme si tout s’était arrêté, comme si le monde n’existait pas. Et puis elle avait pris le dessus, elle t’avait attrapé le bras, et dans un frisson, t’avais tiré jusqu’à la cuisine. “Wait a little while” de Deportivo parvenait à tes oreilles. Tu te demandais de quand datait ce titre. Puis vous aviez piqué quelques bières dans le frigo, tu chantais “one more beer” de la Maison Tellier dans ta tête. Elle avait presque couru dans l’escalier qui montait au premier. Tu aurais presque manqué te casser les dents en loupant une marche (“I love the sound of breaking glass” Nick Lowe). Mais la malchance du lycée t’avait définitivement quitté.
Vous vous étiez enfermé dans la salle de bain, “pour s’arracher à l’agitation ambiante” t’avait-elle glissé dans un murmure. Elle avait décapsulé deux bières sous la poignée d’un tiroir et t’en avait tendu une, avec malice. La porte close étouffait maintenant quasiment la musique qui venait du bas. Vous étiez assis par terre, adossés à la baignoire, l’un à côté de l’autre. Tu buvais ta bière en silence. Elle avait demandé s’il y avait de la musique dans ton téléphone. Tu avais bricolé une playlist dans la précipitation. “Sarah” de Ray La Montagne était sorti la première de l’enceinte faiblarde du smartphone.
“When we first met we were kids, we were wild, we were insects”
Elle avait, aux premières notes de cette ballade, posé sa tête sur ton épaule. Tu avais fermé les yeux, tu avais senti la chaleur de son corps à côté du tien. Tu t’étais enhardi sur Syd Matters feat Ann Brun “Little Lights”, en lui saisissant doucement la main. Elle avait fermé les yeux, s’était laissé bercée, avait serré ta main en retour. Elle avait tourné la tête vers ton visage au son de Eels “that look you give that guy”. Elle savait que c’était ses yeux verts qui te donnaient ce regard-là. Elle était si belle, avec cette mèche rebelle qui lui tombait sur le front. Tu avais rassemblé tes dernières forces, le courage résiduel du lycéen qui avait toujours rêvé de ce moment là, et tu l’avais embrassé. Vous étiez restés un peu dans cette salle de bain, le temps d’écouter General Electric “Gathering all the lost loves”, The Dø “Song for Lovers”.
Ta batterie donnait des signes inquiétant de faiblesse. Tu lui avait proposé de s’échapper de cette soirée. Elle avait acquiescé silencieusement, et tu avais appelé un taxi avec ton téléphone mourant (“Dying Inside” The Cramberries). Vous aviez descendu l’escalier lentement, comme si votre méfait pouvait être découvert, mais personne n’avait remarqué votre absence. Dans le salon, l’ambiance était à la régression new wave, Frankie Goes to Hollywood chantait “The Power of Love”. Elle était partie chercher son manteau, et j’osais espérer qu’elle ne disparaitrait pas comme un mirage.
Vous êtes sorti sans un regard pour les autres participants de la soirée (“Second Sight” Placebo). Vous avez attendu le taxi (“Black & blue” de Taxi) dans le froid, et tu l’as réchauffée d’une étreinte (“Come Close” Common feat Mary J. Blige).
En arrivant devant chez elle, le son de quelques pétards vous rappela que le seuil de la nouvelle année avait été franchi.
“And then you kissed me” The Cardigans